Passé recomposé
Au programme : Une classe de lycéens en voyage à Pompéi, une lettre d’amour de lycée qui ressurgit le temps d’une nuit madrilène, un gamin qui filme en 35 mm dans une Night City qui a enterré le cinéma, Pierre Corbinais qui raconte l’indicible depuis un parc d’attractions rose bonbon, on déclare notre flamme à l’un des artisans pop les plus méconnus de l’Hexagone.
Bienvenue dans cette nouvelle fournée de recommandations ! Cette semaine, on recolle les morceaux.
On commence par une visite de Pompéi avec La Gradiva, premier film de Marine Atlan, Grand Prix de la Semaine de la critique à Cannes et en salles depuis mercredi. Une classe de terminale en voyage scolaire au pied du Vésuve, entre les ruines antiques et une adolescence qu’on aurait tort de prendre de haut.
On continue avec une lettre d’amour écrite au lycée, qui ressurgit quinze ans plus tard le temps d’une nuit madrilène, puis on file à Night City, où un gamin filme à l’ancienne la beauté bien cachée d’une ville pleine de cruauté. On enchaîne avec un jeu vidéo qui reconstitue une enfance volée, souvenir après souvenir et dans le désordre, avant de finir avec un artisan de la pop française dont les refrains ne vous lâchent plus, et que Nico Prat aimerait voir enfin sortir de l’ombre.
Bonne lecture !
Par Adrien Roche

FILM · EN SALLES
La Gradiva, de Marine Atlan
Le film s’ouvre dans un train, et tout le monde y regarde quelqu’un. Toni, collé à la vitre d’un couloir, épie son meilleur ami James dans un compartiment avec une camarade, pendant que la discrète Suzanne observe Toni. Un drôle de triangle pour lancer deux heures vingt-cinq passées à regarder des ados se regarder.
Avant de réaliser son premier film, la cheffe opératrice Marine Atlan a longtemps éclairé ceux des autres. Ce soin apporté à l’image se ressent dans sa manière de capter Naples : une ville qui sèche son linge aux fenêtres, tape le ballon sur ses places et vit au pied d’un volcan qui surveille la classe depuis le fond du cadre. À Pompéi, les morts tiennent la pose depuis près de deux mille ans. Les vivants, eux, ne tiennent pas en place. La cinéaste les filme d’abord en quasi-documentaire, caméra plantée au milieu d’une meute d’acteurs débutants, puis laisse le mélo s’infiltrer par les fissures, à mesure que chacun s’enfonce en lui-même.
Il faut accepter la lenteur, et accepter ces gamins. Odieux, souvent, moins par cruauté que par myopie : ils se cherchent si fort qu’ils ne voient plus ceux qui les entourent, et traversent le groupe comme une pièce sans lumière, en se cognant à tout le monde. Quiconque a déjà été en voyage de classe reconnaîtra l’écosystème, du séducteur patenté à Jean-Eudes, le monsieur je-sais-tout de service. La réalisatrice ne les excuse pas complètement mais reste avec eux assez longtemps pour qu’on devine ce qu’ils réclament derrière la frime. Être écoutés, pour commencer.

Le film est semé de ces petits moments qui réveillent des souvenirs et qu’on garde en poche en sortant. Un punch infâme où finissent alcool, piments et cendres, avec une cagnotte pour celui qui osera le boire. Les filles, chacune dans son lit, à distance réglementaire, qui dissèquent le cas d’un garçon avec une gravité de séminaire. Toni et Suzanne qui sillonnent Naples en scooter, école buissonnière à moteur.
Face à cette (pas si) joyeuse bande, Madame Mercier. Prof de latin à bout de souffle, elle lutte contre les bavardages, perd patience avec Toni, puis s’allume d’un coup devant une fresque dionysiaque qu’elle fait déchiffrer à sa classe. Antonia Buresi (vue chez Thierry de Peretti dans À son image) joue la fatigue sans jamais éteindre la flamme, et dégaine l’humour pile quand l’autorité commence à craquer. On sort de là avec l’envie de reprendre le latin, c’est dire.
Le titre vient de Wilhelm Jensen, qui a donné ce nom à une sculpture antique dans une nouvelle où un archéologue tombe amoureux de cette femme de pierre, jusqu’à partir la chercher dans les ruines de Pompéi. Le film en est rempli, de ces femmes de pierre. Toni débarque avec la sienne sous le bras, une légende familiale napolitaine qu’il raconte à qui veut l’entendre. Rimbaud assurait qu’on « n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans ». Marine Atlan lui donne tort, en regardant en face leurs chagrins comme leur angoisse de Parcoursup, qui rattrape la classe en plein voyage. À dix-sept ans, on est terriblement sérieux. C’est en vieillissant qu’on l’oublie.

FILM · SUR CINÉ+ OCS
La Reconquista, de Jonás Trueba
Au début de La Reconquista, Manuela rend à Olmo la lettre qu’il lui avait écrite au lycée. Le spectateur, lui, n’aura pas le droit de la lire avant longtemps. Le titre convoque les grandes chevauchées de l’histoire espagnole, mais Jonás Trueba n’a qu’un territoire en tête, minuscule et pourtant imprenable : un premier amour, dont aucun des deux ne sait s’il faut le reprendre ou l’enterrer.
Sorti en Espagne en 2016, le film n’est arrivé dans les salles françaises qu’en janvier dernier. C’est celui où Trueba rencontre Itsaso Arana, devenue depuis son actrice fétiche. Face à elle, Francesco Carril, qu’on a recroisé dans Los años nuevos, la série de Rodrigo Sorogoyen, dont chaque épisode retrouve le même couple un soir de réveillon pendant dix ans. Les deux œuvres se répondent particulièrement bien : même décor des fêtes de fin d’année et surtout même conviction que le cœur d’une histoire d’amour se joue dans l’ellipse, là où la caméra n’est pas.
La première heure capte une conversation qui refuse d’aboutir au cours d’une nuit d’hiver madrilène. On pense à Before Sunrise, sauf qu’ici les deux promeneurs ne cherchent plus à se découvrir : ils essaient de se reconnaître. Trueba filme en longs plans deux trentenaires qui parlent de tout sauf de l’essentiel. Ceux qui aiment traîner chez Rohmer seront en terrain connu. Les deux comédiens jouent à merveille l’étrange familiarité des retrouvailles, quand l’autre vous est à la fois intime et étranger.

Puis Olmo s’endort, et le film remonte jusqu’à l’été de leurs premiers émois, baigné d’une lumière dorée qui tranche avec le froid qui précède. Trueba peint le passé plus beau que le présent, exactement comme le fait notre mémoire. En plaçant la naissance de l’histoire après sa fin, il nous fait visiter les ruines avant le monument, et chaque détail anodin entrevu plus tôt se reconstruit après coup en pilier d’une relation terminée. Dans une scène d’une grande délicatesse, par exemple, les deux ados marchent dans un sens, puis dans l’autre, perdus dans ce qu’ils ressentent sans savoir le nommer. D’où l’écrit, seul moyen de le fixer… et piège redoutable : les sentiments s’usent, le papier beaucoup moins.
Cette lettre devient alors une épée de Damoclès, trésor chéri et menace suspendue au-dessus du présent. Elle maintient Olmo dans une vie entre parenthèses, et son appartement avec Carla a tout d’une salle d’attente. Trueba en tire une décomposition patiente du premier amour et du culte qu’on lui voue longtemps après sa fin. Avant, peut-être, de laisser ses personnages s’en séparer.

SÉRIE · SUR NETFLIX
Cyberpunk: Edgerunners II, de Kai Ikarashi et Bartosz Sztybor
J’aime beaucoup le cyberpunk (le genre), Cyberpunk 2077 (le jeu) et Cyberpunk: Edgerunners (la série). Retourner à Night City était donc pour moi une sorte de pèlerinage. Ce nouveau chapitre s’ouvre pourtant sur mon pire cauchemar : un monde où le cinéma a disparu. Il a été remplacé par la danse sensorielle, des souvenirs enregistrés (les nôtres ou ceux de quelqu’un d’autre) qu’on revit de l’intérieur, sans cadre ni distance.
La ville, elle, n’a rien perdu de sa démesure. On dirait New York et Tokyo coulés dans le même métal, d’un rétrofuturisme assumé, sous une lumière pastel qui rendrait presque la misère jolie. Derrière les néons, on s’entasse dans des appartements délabrés, entre la pollution et les détritus, sous l’œil de caméras perchées à chaque coin de rue. La mégacorporation Arasaka et ses semblables tiennent tout, broient les petites gens et vont jusqu’à enlever des anonymes pour en faire des cobayes. La violence est devenue un bruit de fond. Un justicier masqué pirate les écrans pour promettre la mort aux corpos, et les passants poursuivent leur journée comme si de rien n’était.
Au milieu de ce vacarme, Roman, douze ans, s’obstine à filmer ce que plus personne ne regarde. Il fait partie des derniers à habiter un corps resté organique, et pourrait être le petit frère futuriste du photographe de La Cité de Dieu. Sa route croise celles de trois âmes cabossées. King, ancien mercenaire, a sombré dans la cyberpsychose, cette folie qui guette ceux qui troquent trop de chair contre du métal. Il en est revenu, mais on lui a arraché son chrome… et sa couronne avec. Talia a fait le chemin inverse. Fille de bonne famille, elle s’est fait greffer du métal jusqu’à la mâchoire et est partie vivre avec le Maelstrom, un gang qui vénère les implants. Quant à D, seul survivant d’un clan nomade massacré (sa ressemblance avec Sasuke Uchiwa n’est donc pas que visuelle), il a la mémoire pleine de morts. Sa vengeance avance comme un incendie, emportant au passage des innocents qui n’avaient rien demandé.

Dans Cyberpunk 2077, le cyber étouffait un peu trop le punk. Ici, la série n’oublie jamais la deuxième moitié du mot (et pas seulement grâce au post-punk de The Cure au générique), portée par un enfant qui refuse la danse sensorielle pour filmer à l’ancienne et par un nomade qui déclare la guerre aux corpos, jusqu’à ce que la ville entière se mette à gronder avec eux.
Devant ces corps rafistolés, on pense fortement à Princesse Mononoké. Chez Miyazaki, le mal naît d’une balle de fer logée dans le corps d’un dieu-sanglier, que la douleur et la haine changent en démon. La malédiction gagne ensuite le bras d’Ashitaka, lui offre une force surhumaine et le ronge à mesure qu’il s’en sert. Night City rejoue cette fable à l’ère numérique : le chrome y fabrique des dieux, puis des démons, et aucun dieu-cerf ne viendra guérir qui que ce soit.
Pour raconter tout ça, l’image change de peau au gré des tourments des personnages. Le premier épisode s’achève sur des planches de comics bichromes, figées comme des souvenirs ; plus tard, une séquence entière bascule dans un noir et blanc où seul le rouge survit. Les images de Roman ont le grain et le format carré des vieux écrans cathodiques : l’ombre du Videodrome de Cronenberg, où un signal télé pirate déforme ceux qui le regardent, n’est jamais très loin.
Les quatre destins se nouent dans un final qui doit autant à Akira qu’à Evangelion, et l’on sait depuis la fin de la première saison que la ville gagne toujours. La série ne triche pas avec cette fatalité, mais elle prend le temps de s’attarder sur des riens, comme cette fille de métal qui découvre son propre visage à travers l’objectif d’un autre.

JEU VIDÉO · SUR PC ET MOBILE
Wednesdays, de The Pixel Hunt
Je préfère prévenir : Wednesdays est un jeu qui parle d’inceste et d’agression sexuelle de manière franche. Si vous y êtes particulièrement sensible, je vous invite à passer à la recommandation suivante. Sachez tout de même que c’est un très beau jeu vidéo, qui traite de ce sujet avec beaucoup de délicatesse.
Le jeu de Pierre Corbinais commence dans un parc d’attractions, dont la gestion nous est confiée. Avant le premier souvenir, il faut nettoyer la plage : les déchets ramassés rapportent des coquillages qui nous paient des attractions, et tout baigne dans un rose bonbon et un turquoise aussi doux que rétro. Pour une œuvre qui parle d’un sujet aussi difficile, on a connu entrée en matière plus attendue.
Mais Orco Park, ce jeu qui a occupé l’enfance du protagoniste Tim, a une fonction précise : chaque manège construit libère un fragment de son passé, et on y revient entre deux pour souffler. « C’est un faux jeu de gestion, ça a toujours été pensé comme ça », m’expliquait Pierre Corbinais, qui voulait juste donner au joueur de quoi s’occuper une minute et demie (ramasser des babioles, chercher un oiseau sur lequel cliquer). Dans les premières versions, la mascotte était plus ambiguë et des bouteilles à la mer charriaient des messages inquiétants. Tout a sauté pour que le parc reste un refuge, celui où s’affichent aussi les avertissements, d’un point d’interrogation à trois points d’exclamation selon la dureté de la scène.

Durant l’heure et demie qu’il faut pour boucler Wednesdays, nous n’incarnons pas Tim. « Le jeu vidéo, c’est le médium du choix. Être victime d’inceste, c’est justement ne pas avoir eu le choix », explique le créateur. Il n’était évidemment pas question non plus de jouer l’agresseur. Il restait donc l’entourage du protagoniste : sa grand-mère, sa meilleure amie et bien d’autres, avec un personnage différent par scène. Les choix de dialogue ne modifient pas l’issue, ils servent à chercher les mots, et à constater qu’on ne trouve pas toujours les bons.
Les souvenirs arrivent dans le désordre. Pierre Corbinais l’assume, puisque chez certaines victimes (lui compris) les faits sont là mais refusent de se ranger dans l’ordre. Les personnages victimes de violences portent une tête en forme de cube, un choix qu’il rattache à la BD et aux théories de Scott McCloud, selon qui plus un visage est abstrait, plus on s’y projette facilement. Wednesdays a aussi l’honnêteté de ne pas parler au nom de toutes les victimes. Un avertissement le précise d’entrée : Tim a été cru, soutenu par sa famille, et il s’en est sorti. D’où quelques conversations d’adultes presque trop bienveillantes pour être vraies… à moins qu’il faille y voir un mode d’emploi plutôt qu’un portrait. Wednesdays est un jeu lumineux qui mérite votre temps, et bonne nouvelle : il est gratuit sur mobile.

MUSIQUE
You’re Dead At Least You Don’t Have To See This, de Blot
Recommandation de Nico Prat
Il est depuis maintenant près de deux décennies l’un de nos artisans pop les plus fiables, robustes, talentueux et injustement méconnus de l’Hexagone. Il est même, osons le mot, l’un de nos plus beaux artistes : mélodieux, grandiloquent et tendre à la fois. Il est donc plus qu’énervant, triste même, peu après la sortie de son nouvel album, de ne pas lire davantage sur Blot, de ne pas en entendre davantage parler.
Blot, c’est Laurent de son prénom, et son petit dernier se nomme You’re Dead At Least You Don’t Have To See This. Un titre qui annonce la couleur : l’humour noir en bandoulière, le sourire en coin, la mélancolie jamais très loin. C’est un album magnifique, aussi parce qu’il ne sait écrire que cela, le Blot : des chansons intemporelles. Le terme est tout aussi pompeux que galvaudé, mais parfois, il est aussi sincère, et réel. Ici, les mélodies semblent avoir toujours existé, comme si elles attendaient simplement que quelqu’un daigne les ramasser.
Et dans ce monde qui est le nôtre, je ne compte pas m’excuser d’aimer follement un mec qui cite les Beatles et les Kinks (qui cite encore les Kinks ?) avec autant d’honnêteté. Pas de pose, pas de clin d’œil entendu à l’intention des connaisseurs : juste un amour franc du refrain qui reste, de l’harmonie qui serre la gorge, de l’arrangement qui sait quand se taire.
Blot mérite des chroniques, des critiques. Blot mérite qu’on partage ses tubes en boucle (sérieusement, écoutez « Tambourine », sorti en 2018, et ne me dites pas que cela ne vous fait rien). Blot mérite tout notre amour, au moins autant que lui nous en donne.
C’est tout pour cette semaine ! On se retrouve vendredi prochain pour d’autres recommandations. Si vous avez des questions, des suggestions ou des remarques, vous pouvez nous écrire à contact@largonaute.media ou sur les réseaux sociaux.
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Merci de nous avoir lus et bon week-end !
Adrien Roche
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