Voisins de palier
Au programme : un roi qu’on rêve d’envoyer au front, deux couples sous l’œil d’une caméra, une famille coréenne entre Busan et Osaka, une tête de robot et une chenille explosive, et un album chanté dans un vieux téléphone.
Erratum : il y a un lien mort dans la newsletter du jour, je ne peux malheureusement pas le corriger. Il était censé vous amener jusqu’ici, sur la version web des recos de la semaine. Si vous avez trouvé le chemin, bonne lecture !
Bienvenue dans cette nouvelle fournée de recommandations ! Cette semaine, on fait la navette entre la Corée et le Japon.
Mardi, le Japon fêtait l’anniversaire d’un certain monstre radioactif, apparu pour la première fois sur les écrans le 3 novembre 1954. Il a eu la délicatesse de débarquer dans nos salles dès le lendemain. Sur grand écran, il revient donc piétiner un Japon qui commençait tout juste à se relever, deux ans après son premier passage.
Sur Netflix dès aujourd’hui, l’une des meilleures productions de la plateforme : deux couples que tout sépare, un ouvrier licencié et sa femme d’un côté, une documentariste et son mari de l’autre, apprennent à se fréquenter le temps d’un tournage. Direction Apple TV ensuite pour suivre une famille coréenne sur quatre générations, de Busan à Osaka en passant par New York, avant de prendre la manette : j’enfreins une règle de la maison avec deux jeux du même développeur japonais, où l’on fait voler la tête d’un robot puis exploser une chenille morceau par morceau. On termine dans une chambre d’étudiant à Séoul, où un garçon trop complexé par son jeu de guitare a enregistré tout un album sans presque aucun vrai instrument, noyé sous la distorsion et les extraits de films.
Bonne lecture !
Par Adrien Roche

FILM · EN SALLES
Godzilla Minus Zero, de Takashi Yamazaki
C’est une bonne période pour les gens cools qui aiment les grosses bestioles qui cassent des trucs. Après la déflagration Hope la semaine dernière, une autre créature débarque de l’autre côté de la mer, et pas n’importe laquelle : le roi des monstres lui-même. Chez Na Hong-jin, la menace surgit dans un village collé à la zone démilitarisée, et elle porte la peur bien vivante du voisin du Nord, comme une mine prête à sauter. D’où un humour constant, soupape face à ce qui pourrait arriver demain. Takashi Yamazaki, au contraire, n’a rien à désamorcer : tout a déjà explosé. Son monstre ne vient pas d’en face, il remonte du passé, et Minus Zero ne parle pas de peur mais de traumatisme et de comptes à régler.
Résultat, un premier degré absolu qui a son prix. Minus One avait déjà la main lourde sur le mélodrame, et sa suite l’a plus lourde encore, avec des personnages qui se réexpliquent le plan en boucle, au cas où quelqu’un aurait séché la réunion précédente. Ce sérieux permet pourtant de poser la question qui hante la saga : que faire d’un monstre quand on peut s’en servir ? Chez Ishirō Honda, en 1954, le docteur Serizawa emportait dans la mort le secret de l’arme qui venait de tuer la créature, pour que personne ne puisse la reproduire. Soixante-douze ans plus tard, tout le monde veut la sienne.
Face à une nouvelle menace, Ghidorah, les rescapés de Minus One n’ont qu’une idée : profiter du réveil de Godzilla pour l’envoyer au front, combattre le mal par le mal. L’enfant de la bombe devient lui-même une bombe qu’on s’arrache. Un vieux biologiste qui a retrouvé les siens carbonisés à Hiroshima rêve de le lâcher sur New York, et devant Manhattan qui s’embrase au ralenti, le cauchemar nucléaire de Terminator 2 passe pour une aimable mise en bouche. Après Oppenheimer et les tourments de celui qui a conçu l’arme, Yamazaki raconte la tentation, chez ceux qui l’ont reçue sur la tête, de s’en offrir une à leur tour.

Pendant que les hommes se disputent la bête, Minus Zero dresse l’inventaire des dégâts. Le Japon y est peuplé d’orphelins, à qui la guerre puis le monstre ont pris leurs parents. Un plan-séquencePlan unique et continu, filmé sans aucune coupe, qui couvre toute une scène. La caméra suit l’action en temps réel, ce qui renforce l’immersion. glaçant arpente un hôpital où les blessés s’entassent jusque dans les couloirs. Ailleurs, des passants meurent écrasés sous les décombres ou soufflés en un clin d’œil, comme s’ils n’étaient personne.
Sur ce champ de ruines, le film plonge à pieds joints dans la SF, comme aux grandes heures des kaijū eiga de l’ère Shōwa : Ghidorah tombe de l’espace et ouvre le bal en ravageant Matsumoto, déjà visée en 1964, puis absorbe ce qu’il détruit avant que la foudre n’en fasse un dragon à trois têtes. Il vole la vedette à un Godzilla peu présent, et leurs affrontements sont d’une sauvagerie inédite : Ghidorah arrache à son rival ses plaques dorsales, et le roi des monstres va jusqu’à s’amputer d’un bras pour échapper à ses mâchoires. Devant de tels combats (certes trop rares), j’en oublie presque mes griefs contre le mélodrame. Au Japon, le film vient de signer le meilleur démarrage de l’histoire pour un film en prises de vues réelles. Les gens cools sont visiblement nombreux, là-bas.

FILM · SUR NETFLIX
Possible Love, de Lee Chang-dong
Possible Love s’ouvre sur le dixième commandement, « Tu ne convoiteras point », puis sur un enterrement, celui d’un ancien collègue de Ho-seok. Renvoyé après une grève matée par la police, cet ouvrier vit depuis emmuré dans un silence que sa femme, Mi-ok, comble de bavardages et d’une chanson d’amour qu’elle fredonne à tout bout de champ. Dans l’assistance, une documentariste, Ye-ji, cherche des visages pour un film sur les licenciements de masse, accompagnée de son mari multimillionnaire, Sang-woo.
La convoitise ne se fait pas attendre. Mi-ok vérifie sur une appli le prix du sac à main de Ye-ji et idéalise la fortune de Sang-woo au point de le comparer à Steve Jobs. Mais Ye-ji convoite un bien plus précieux à ses yeux : la parole de Ho-seok, sa rage et ses larmes, qu’elle guette l’œil vissé au viseur. Elle assure à son mari qu’une documentariste doit aimer ceux qu’elle met à l’image, sans voir que cet amour ressemble furieusement à de l’appétit.
L’autre convoiteur se tient derrière la caméra. Ye-ji porte le nom de famille de son créateur, Lee, et plus d’une fois, son objectif remplace celui du cinéaste. Le geste n’a rien d’innocent : Lee Chang-dong aussi a bâti une œuvre sur la souffrance des autres, et il se range dans le même sac, de luxe, que ce couple de nantis qui parle des pauvres.

Au même âge, 72 ans, Hayao Miyazaki signait Le Vent se lève. On me reprochera de caser Miyazaki partout (à raison), mais la parenté saute aux yeux : deux maîtres livrent sur le tard leur autoportrait en créateur aveuglé par sa passion. L’ingénieur Jiro dessine des avions sublimes promis à la guerre, Ye-ji monte un film plein de bonnes intentions et nourri du malheur d’autrui.
Possible Love a tout d’un examen de conscience, presque d’une rétrospective. Lee y retrouve Jeon Do-yeon et Sul Kyung-gu comme on rappelle les témoins de sa propre vie, et quand la carapace du second cède enfin, on croit réentendre le hurlement de Peppermint Candy. Sa mise en scène n’a jamais semblé aussi souveraine. Avec Kim Ji-yong à l’image (déjà derrière celle, splendide, de Decision to Leave), il multiplie les regards, de la caméra de Ye-ji aux écrans de surveillance que scrute un enfant taiseux. Chaque cadre pose une question morale sans rien sacrifier de sa beauté, jusqu’à cette terrasse que Ho-seok avait construite pour ses camarades et où il ne boit plus qu’avec sa femme.
Les 164 minutes laissent le temps de s’enfoncer dans la psyché de chacun, et Lee s’y interroge sur sa légitimité à raconter ceux qui souffrent. Comment ne pas être bouleversé par le doute d’un tel géant ? Après bientôt trente ans passés à puiser dans la douleur des autres pour nourrir son art, Lee Chang-dong se demande s’il n’a pas, à son tour, enfreint le commandement.

SÉRIE · SUR APPLE TV
Pachinko, de Soo Hugh, d’après le roman de Min Jin Lee
Avant chaque épisode de Pachinko, on a rendez-vous dans une salle de jeu illuminée de néons. Elle est remplie de pachinkos, ces flippers verticaux où l’on fait dégringoler des billes d’acier dans l’espoir d’en gagner d’autres, et c’est ce jeu qui a fait la fortune de la famille au cœur de la série. Les personnages de toutes les époques y dansent ensemble sur « Let’s Live for Today » des Grass Roots, un vrai rayon de soleil pour un récit nettement plus sombre.
Le premier épisode commence à Busan, en 1915, avec une femme qui a déjà perdu trois fils et supplie une chamane de l’aider à garder l’enfant qu’elle porte. Puis on se retrouve à New York, en 1989, où un jeune banquier aux dents longues apprend qu’il n’aura pas sa promotion. Il s’appelle Solomon, et l’enfant pour lequel la femme de Busan implorait la chamane, c’est sa grand-mère, Sunja.

Pachinko traverse trois quarts de siècle d’histoire coréenne à hauteur d’une seule famille. La série serre la gorge plus d’une fois, laisse à chaque fin d’épisode l’envie de lancer le suivant, et son montage y est pour beaucoup. Le roman de Min Jin Lee suit l’ordre chronologique, mais la showrunneuse Soo Hugh a préféré faire alterner les époques, avec un sens du rythme assez remarquable qui happe d’entrée. Ce va-et-vient permet surtout d’étudier Sunja en profondeur : Kim Min-ha la joue jeune, avec une ténacité qui passe par le regard et les silences, et Youn Yuh-jung la retrouve à la fin de sa vie, en matriarche qui ne s’excuse de rien et tient à être écoutée. Mises côte à côte, les deux s’éclairent l’une l’autre : la jeune Sunja qui prépare le kimchi à Yeongdo devient la vieille dame qui fait les mêmes gestes à Osaka, et on mesure en un raccord tout ce qu’elle a traversé entre-temps.
La série accorde un soin rare à chacun de ses personnages, tous très différents et jamais réduits à une fonction. Hansu (Lee Min-ho, immense star en Corée), l’homme charismatique qui fait découvrir le monde à Sunja, a même droit à un épisode entier sur sa jeunesse à Yokohama, pendant le séisme de 1923 et les massacres de Coréens qui ont suivi, un détour absent du roman.
La première saison se referme hors de la fiction, sur les témoignages de vraies femmes arrivées de Corée pendant la colonisation, filmées en 2021, âgées de 90 à 104 ans. L’une d’elles éclate de rire avant de s’excuser, persuadée d’avoir ennuyé tout le monde, et remercie de l’avoir écoutée. Après la guerre, environ 600 000 Coréens sont restés dans l’archipel. On les appelle zainichi, « ceux qui résident au Japon », comme des locataires de passage depuis des générations. Des Sunja, il y en a eu des centaines de milliers.

JEUX VIDÉO · SUR PC ET CONSOLES
ElecHead / Öoo, de Nama Takahashi
Cette semaine, exception à la règle de la maison : je vais parler de deux jeux dans la même reco. Mais ElecHead et Öoo sortent de la tête du même développeur japonais, Nama Takahashi, et se répondent d’assez près pour qu’on les prenne ensemble.
Commençons par ElecHead, sorti en 2021. C’est un puzzle-platformerJeu de plateforme dont la progression repose sur la résolution d’énigmes plutôt que sur l’adresse seule. Chaque obstacle demande de réfléchir à la manière d’utiliser les mécaniques du jeu (une capacité spéciale, un élément du décor) pour passer. en 2D très malin, qui distille son lot de petits moments eurêka avec une belle économie de moyens. On y incarne un robot électrique dont la tête peut se détacher, et c’est cette mécanique qui nous fait avancer. Le jeu est court, très court – comptez deux heures pour le boucler – mais ça lui évite de tourner en rond sur les mêmes idées. Le vrai bémol arrive sur les 15-20 dernières minutes, quand Takahashi semble soudain vouloir jouer les metroidvaniaGenre de jeu vidéo dont le nom fusionne deux séries fondatrices, Metroid et Castlevania. On y explore un grand monde en 2D d’un seul tenant, découpé en zones reliées entre elles. Certains passages restent bloqués au début : il faut débloquer de nouvelles capacités (double saut, grappin…) pour y accéder, ce qui pousse à revenir sur ses pas et à redécouvrir des lieux déjà traversés.. On revient sur nos pas de façon peu instinctive dans des zones déjà traversées, ce qui tranche avec la lisibilité du reste. Le développeur voulait d’ailleurs à l’origine construire tout ElecHead sur ce modèle, avant de se raviser devant l’ampleur du bazar.

Quatre ans plus tard, Öoo reprend cette ambition, mais la traite complètement différemment, et beaucoup mieux. Le petit robot laisse sa place à une chenille qui détache des segments de son corps pour les faire exploser à distance, de quoi démolir un mur ou se propulser. Cette dernière option devient vite le cœur de toute la logique de déplacement, pour des passages de plateforme aussi jouissifs que malins. Sa singularité : aucun pouvoir ne se débloque en cours de route. Öoo n’est pas un metroidvania au sens habituel (nouvelles capacités = nouveaux accès), c’est un « knowledgevania » (ou « metroidbrainia », choisissez votre dénomination préférée) où l’on avance grâce aux connaissances accumulées en jouant.
La structure est particulièrement élégante (je précise que l’adjectif était calé avant d’écouter le podcast de Fin Du Game, qui a eu le bon goût de choisir le même) : à chaque embranchement, deux chemins gardés par une énigme. Un seul est accessible avec ce qu’on sait déjà, et le parcourir donne la clé pour attaquer le second. Les puzzles s’étirent parfois sur plusieurs tableaux, se poursuivent au-delà d’un téléporteur, et obligent à tenir un raisonnement sur la durée, là où ceux d’ElecHead se résolvaient sur place. Surtout, Öoo ne tient jamais la main du joueur : ses indices sont dans le décor, pas sur des panneaux clignotants, d’où cette sensation grisante d’avoir tout compris tout seul.
ElecHead avait posé les bonnes bases, avec cet accroc sur la dernière ligne droite. Öoo va au bout des mêmes intentions sans perdre le fil. Un petit jeu, certes, mais à mon humble avis, un jeu parfait.

MUSIQUE
To See the Next Part of the Dream, de Parannoul
C’est la pochette, puis le titre, qui m’ont fait lancer To See the Next Part of the Dream. Elle reprend une image de All About Lily Chou-Chou, le film de Shunji Iwai sur une adolescence à la dérive et le préféré de l’artiste, et le nom de l’album vient d’une réplique du manga Hoshikuzu Nina. Derrière, j’ai découvert un superbe disque de shoegazeGenre de rock né en Angleterre à la fin des années 1980, qui noie les mélodies sous des murs de guitares saturées et d’effets, avec une voix souvent enfouie dans le mix. Le nom vient de la presse musicale britannique, qui se moquait de ces musiciens restés le regard rivé sur leurs pédales d’effets pendant les concerts. Slowdive, Ride et My Bloody Valentine en sont les figures majeures., ce rock noyé sous les distorsions, très loin de ce que j’écoute d’habitude.
Son auteur, Parannoul, était alors un étudiant anonyme de Séoul qui n’avait même pas osé dire à ses parents qu’il faisait de la musique. Il jugeait son jeu de guitare trop mauvais, a donc tout programmé sur un vieil ordinateur dans sa chambre, et a enregistré sa voix avec un Samsung Galaxy S5. Sur le disque, presque aucun instrument n’est réel. Il s’est tourné vers le shoegaze parce que le vacarme y couvre le côté synthétique des instruments virtuels. Le volume tape dans le rouge quasiment en permanence, volontairement, la voix est enterrée si loin dans le mix qu’on la devine plus qu’on ne l’entend, et sous la saturation surgissent du piano, des violons et des guitares qui lorgnent vers Slowdive ou My Bloody Valentine.
Le Japon traverse l’album : des extraits d’animes et de films des années 2000 parsèment les morceaux, et sur la chanson-titre, deux phrases en anglais tournent en boucle, dont le titre de son premier disque, pendant que des voix japonaises se glissent à l’arrière-plan. Ces fragments donnent à l’ensemble un goût de souvenir un peu faux, flou comme une vieille VHS qu’on aurait trop regardée, et sa beauté vient justement de ce flou, d’où émergent par moments des mélodies d’une douceur désarmante (« White Ceiling » est vraiment merveilleuse).
L’album dure une heure, avec deux morceaux autour de dix minutes, de quoi s’y perdre pour de bon au casque. Posté sur Bandcamp en février 2021 dans l’indifférence générale, il a fini par circuler grâce au bouche-à-oreille. Son auteur ne s’attendait pas à un tel succès et s’est même excusé d’avoir trompé son monde avec ses instruments virtuels. On entend toutes ces bricoles qui peinent à faire tenir l’édifice, à commencer par cette voix captée au téléphone qui donne à ce To See the Next Part of the Dream une mélancolie contagieuse, comme un message vocal retrouvé des années plus tard.
C’est tout pour cette semaine !
Une petite annonce concernant la prochaine newsletter : elle ne sera composée que de quatre recommandations. La raison est assez simple, je n’ai aimé aucun des films sortant la semaine prochaine. Mais la place libérée ne restera pas vide pour autant, car je profiterai de ce numéro un peu plus court pour vous parler d’un gros projet qui se prépare en coulisses !
Si vous avez des questions, des suggestions ou des remarques, vous pouvez m’écrire à contact@largonaute.media ou sur les réseaux sociaux.
Merci de m’avoir lu et bon week-end ! Je passerai le mien principalement sur le remake de Zelda: Ocarina of Time, sorti jeudi et qui me happe déjà.
Adrien Roche
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