(Toutes) petites frayeurs
Au programme : un tigre qui n’en est pas un, des gamins en perruque blonde, deux frères perdus dans une forêt d’automne, une expédition antarctique qui aurait mieux fait de rester chez elle, et un pêcheur qui rentre un peu trop tard.
Bienvenue dans cette nouvelle fournée de recommandations ! Cette semaine, on a peur du noir.
Halloween, c’est demain, alors cette newsletter revêt son plus beau costume de fantôme. Pas de grosse frayeur au programme, mais de quoi frissonner un peu pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ont l’habitude de regarder les scènes qui font peur entre leurs doigts.
Premier arrêt en Corée du Sud, avec Hope, en salles depuis mercredi. Na Hong-jin revient après dix ans de disette et nous emmène dans un petit port collé à la frontière nord-coréenne, pour un film de monstre aux scènes d’action démentes. On file ensuite dans la campagne anglaise, où des gamins en perruque blonde font bien plus peur que les pseudo-zombies qu’ils croisent. Petite pause en douceur… ou presque, au cœur d’une forêt qui semble flotter hors du temps, où deux frères cherchent le chemin de la maison. Puis on met le cap au sud, très au sud, dans les pas d’une expédition antarctique qui s’aventure là où personne n’aurait dû mettre les pieds. Pour finir, on embarque sur un bateau de pêche avec une seule consigne : rentrer avant le coucher du soleil.
Bonne lecture, de préférence la lumière allumée…
Par Adrien Roche

FILM · EN SALLES
Hope, de Na Hong-jin
Chaque année, le Festival de Cannes a son « choc », son « OVNI », son « uppercut ». Et chaque année, lorsque ledit uppercut sort en salles, on entend un deuxième son de cloche nettement moins enthousiaste. L’édition 2026 ne déroge pas à la règle avec Hope, film de monstre de Na Hong-jin aux allures de série B… alors qu’il est doté du plus gros budget de l’histoire du cinéma sud-coréen. Habituellement, je me range dans le camp des grincheux – je trouve Titane et The Substance assez ratés, pour ne citer qu’eux. Mais cette fois-ci rassurez-vous, Cannes avait raison : Hope, c’est de la bombe.
En 2006, Bong Joon-ho sortait The Host, kaiju à la coréenne qu’il est étrange de revoir après le Covid tant il avait (presque) tout anticipé. Un tacle à la gorge au gouvernement sud-coréen et à sa gestion sanitaire paniquée, entre quarantaines forcées et cordons militaires, qui n’épargnait pas l’armée américaine, coupable d’avoir déversé du formol dans le fleuve Han. Vingt ans plus tard, exit Séoul et bonjour Hope, petite bourgade portuaire collée à la zone démilitarisée, où un tigre semble s’en prendre aux bœufs et aux habitants. Sauf qu’évidemment, le fauve n’en est pas un.
Les effets spéciaux sont parfois douteux, voire complètement ratés. Difficile d’aller à l’encontre de cet argument. Il est en revanche possible de passer outre cette bouillie visuelle (loin d’être omniprésente, la majorité du film est réussie à cet égard) pour pleinement embrasser la proposition de Na Hong-jin. Hope caricature les blockbusters d’action hollywoodiens sans s’en cacher, ne prenant jamais ses personnages au sérieux. Le chef de la police jure plus qu’il ne respire et passe la première heure à courir après une bête qui file toujours une seconde avant son arrivée. Autour de lui défilent tous les clichés du cinéma américain grand public : le lâche, l’idiot du village, l’increvable et la recrue qui soigne ses poses et tire au ralenti (parce que c’est cool, les ralentis). Na Hong-jin dose ces gags avec un sens du rythme imparable, et on rit juste le temps de reprendre notre souffle, avant d’être à nouveau plongé dans l’action.

Une action qui s’articule presque entièrement autour de courses-poursuites à la mise en scène vertigineuse. La caméra de Hong Kyung-pyo part du ciel pour fondre sur les visages des personnages lancés à toute allure, qu’ils soient à pied, en voiture ou à cheval. Chasseur et chassés échangent régulièrement leurs rôles, et la cavalcade en forêt rappelle à la fois Mad Max: Fury Road et les grands moments de L’Attaque des Titans.
La ville de Hope se situe à deux pas de la DMZ, la frontière avec la Corée du Nord, et quand un bœuf est retrouvé mutilé, les chasseurs du coin accusent un tigre venu du Nord à travers les barbelés. Pas si absurde : l’animal emblème de la Corée a disparu du Sud dans les années 1920, et le Nord en abriterait encore quelques-uns. À Hope, tout ce qui fait peur vient forcément d’en face (Na Hong-jin a imaginé son film à une époque où la guerre lui semblait imminente sur la péninsule). Coupés du monde, les habitants, des retraités pour la plupart, ont tous un fusil, une mitrailleuse ou même un lance-roquettes sous la main, comme s’ils attendaient l’invasion depuis soixante-dix ans. Et plus la traque avance, plus le monstre et ses chasseurs se ressemblent : chacun frappe avant de chercher à comprendre.
Les effets numériques vieilliront sans doute mal, les poursuites jamais. Hope a tout d’un futur classique, et il a bousculé mon imaginaire comme aucun film ne l’avait fait depuis des années.

FILM · SUR CANAL+
28 ans plus tard : Le Temple des Morts, de Nia DaCosta
La saga « 28… plus tard » s’est longtemps distinguée par la mise en scène de Danny Boyle, une frénésie devenue signature. Elle a permis à 28 jours plus tard de dépoussiérer le film de zombies, et à la scène d’ouverture de 28 semaines plus tard de devenir culte (Boyle en a tourné une partie, après avoir confié le film à Juan Carlos Fresnadillo). Dans 28 ans plus tard, le Britannique retrouvait son goût de l’image bricolée, l’iPhone remplaçant le caméscope, mais versait dans un maniérisme agaçant : à force de ressasser ce qui avait fait le succès du premier opus, il finissait par frôler le cliché.
Avec 28 ans plus tard : Le Temple des morts, quatrième opus de la licence, Nia DaCosta opte pour une mise en scène plus balisée, et ce n’est pas péjoratif. La cinéaste prouve que les 28 peuvent continuer à raconter des histoires sans multiplier les tics. Cette suite directe de 28 ans plus tard est probablement le volet le plus réfléchi de la saga, qui martèle depuis le début que les hommes sont pires que les infectés (comme n’importe quelle franchise peuplée de quasi-zombies, The Walking Dead et The Last of Us en tête).
Ralph Fiennes interprète Kelson, athée convaincu qui a dressé avec les crânes et les os des morts un gigantesque memento mori, une cathédrale d’ossements pour que personne n’oublie ceux que la maladie a emportés. Le temple qui donne son titre au film a donc été bâti par un homme qui ne croit qu’en la médecine. Il soigne même, à coups de fléchettes de morphine, un Alpha, infecté colossal qui revient de lui-même chercher sa dose. Ce duo improbable apporte au film une douceur inattendue, et son humour pince-sans-rire ne gomme jamais la mélancolie d’un homme qui vit seul avec ses morts.

En face, Sir Lord Jimmy Crystal et ses Jimmies. Leur uniforme, survêtement et perruque blonde, copie celui de Jimmy Savile, star de la télé britannique pendant des décennies, dont les crimes sexuels, notamment sur des enfants, n’ont éclaté qu’après sa mort. La référence donne tout son venin à la secte : Savile s’abritait derrière ses œuvres caritatives, et chez les Jimmies, « charité » désigne une séance de torture. Jack O’Connell joue ce gourou en télévangéliste aux dents pourries, dont le satanisme ressemble surtout à un deuil retourné contre le monde entier. Nia DaCosta inonde de soleil sa campagne désertée, et la violence, plus crue que jamais dans la saga, vient la déchirer sans prévenir.
Le fil des Jimmies est plus convenu que celui du duo central, qui émeut chaque fois qu’un soupçon d’humanité affleure chez Samson, colosse que l’infection a réduit à l’état de bête. De l’Angleterre d’avant, il ne reste que des bribes de pop mal digérées, Teletubbies et heavy metal compris, recyclées en hymnes ou en catéchisme. Quand les deux histoires finissent par se percuter, c’est sur « The Number of the Beast » d’Iron Maiden. Vingt-huit ans plus tard, la lune n’a pas bougé, et un colosse sous morphine semble la reconnaître…

SÉRIE · SUR HBO MAX
La Forêt de l’étrange, de Patrick McHale
Une forêt d’automne, et quelque part entre les arbres, une Bête qui chante d’une voix de basse d’opéra. C’est là que deux frères se sont perdus. L’aîné, Wirt, coiffé d’un bonnet rouge pointu, s’inquiète de tout et cache ses poèmes de peur qu’on s’en moque. Le cadet, Greg, cœur d’or sous une théière renversée, cherche un nom pour sa grenouille et choisit toujours le pire avec une constance admirable. Pour seul guide, ils ont un oiseau bleu au caractère épouvantable, baptisé Béatrice comme la bien-aimée de Dante (qui, lui aussi, s’égarait dans une forêt obscure).
Difficile de ne pas penser à Alice au pays des merveilles. Carroll faisait courir son héroïne après un jardin entrevu derrière une porte trop étroite, quand Wirt et Greg ont déjà franchi le mur et ne rêvent que de rebrousser chemin. Ici, chacun applique des règles absurdes avec le plus grand sérieux : un village de gens déguisés en citrouilles condamne les garçons aux travaux des champs, un riche excentrique se croit épris d’un fantôme…

Le reste paraît sorti d’un grenier qu’on aurait adoré fouiller avec Patrick McHale, son créateur, entre les gravures de Gustave Doré et les cartes postales d’Halloween d’autrefois. Les décors imitent la brunaille, ces tableaux en camaïeu de bruns, avec la patine d’un livre d’images oublié sous la poussière. Les chansons ont la saveur des airs de l’Amérique d’avant 1950, à commencer par la ballade du brigand, qui fait froid dans le dos. Au détour d’un chemin, une vieille tante semble même échappée du Voyage de Chihiro, tant elle rappelle la sorcière Yubaba.
Autre avantage de cette mini-série (dix épisodes de onze minutes) : elle convient parfaitement aux enfants, à condition qu’on s’installe sur le canapé avec eux. Si vous avez HBO Max via Canal+, vous n’aurez pas de VOST, mais la VF est géniale aussi. Les deux versions s’adressent aux plus petits avec une langue ciselée qui fait du bien et qu’on n’attend pas vraiment dans un dessin animé. La peur est dosée avec soin, et on ne reste jamais longtemps dans le noir (mais suffisamment pour avoir envie de rallumer). Sous les frondaisons se cache aussi une belle histoire de grand frère : dès le premier épisode, un vieux bûcheron reproche à Wirt de ne pas veiller sur le petit, et tout le voyage va le pousser, à tâtons, à devenir celui sur qui Greg peut compter. Une vraie merveille.

LIVRE
Les Montagnes hallucinées, de Gou Tanabe (d’après H. P. Lovecraft), volumes 1 et 2
J’ai un problème avec H. P. Lovecraft. Il a inspiré une bonne partie de mes œuvres préférées (au hasard, Bloodborne et The Thing), mais sa prose m’a toujours perdu. Ma première lecture des Montagnes hallucinées a été une épreuve : des pages entières de description, presque aucun dialogue, et un récit qui avance au rythme d’un rapport scientifique. Alors quand le mangaka Gou Tanabe l’a adapté en manga, j’ai bien évidemment sauté dessus dans l’espoir d’enfin finir cette histoire, sans m’endormir en chemin sur une falaise glaciale.
Le point de départ reste le même. En 1930, une expédition part pour l’Antarctique et découvre les vestiges d’une civilisation qui ne devrait pas exister. Tanabe, lui, ouvre son récit sur un campement dévasté, avant de revenir aux premiers jours du voyage, quand tout semble encore bien se passer. On sait donc d’emblée que ça va mal tourner, sans savoir ni pourquoi ni comment.
Le mangaka change surtout la manière de raconter, justement là où Lovecraft me perdait. Le texte original est un long récit à la première personne, rapporté après coup. Le manga sort le géologue Dyer de son seul rôle de narrateur : on le voit parler, discuter avec ses compagnons, réagir sur le moment. La lecture n’a plus rien à voir, et l’angoisse nous tombe dessus en même temps que sur les personnages.

Pour décrire l’indescriptible, Lovecraft empile (joliment, certes) les adjectifs. Le trait de Tanabe prend le contrepied de l’auteur qu’il adapte : réaliste, plus proche de la BD occidentale que du manga classique. Il ne force jamais l’effroi. Sur la glace, quelques lignes fines suffisent à creuser l’espace, et les cités cyclopéennes qui surgissent peu à peu, désertes en apparence, sont dessinées avec un sens du détail que je qualifierais d’hallucinant si le jeu de mots n’était pas aussi facile. Les créatures, elles, ont droit à la froideur d’une planche de naturaliste, ce qui les rend d’autant plus crédibles. Puis l’expédition s’enfonce dans des couloirs obscurs, les noirs envahissent les cases, et on se surprend à scruter chaque recoin d’ombre en espérant ne rien y trouver.
Publié chez Ki-oon dans la collection Les chefs-d’œuvre de Lovecraft, ce diptyque n’est qu’une petite partie d’un travail bien plus vaste : Tanabe a également adapté L’Appel de Cthulhu, Le Cauchemar d’Innsmouth ou L’Abomination de Dunwich. Plusieurs attendent sur mes étagères, mais je n’ai lu pour le moment que Les Montagnes hallucinées et L’Appel de Cthulhu (très réussi aussi). Dans les deux cas, Tanabe garde l’ampleur cosmique de Lovecraft tout en lui donnant un souffle qu’il n’a – selon moi – jamais eu en prose.

JEU VIDÉO · SUR PC ET CONSOLES
Dredge, de Black Salt Games
Rentrer avant la nuit. C’est la seule consigne que le maire nous donne. Après nous être lamentablement échoués sur son île, nous repartons avec un bateau fonctionnel et une dette à rembourser en poissons (imaginez un Tom Nook humanisé, bien plus inquiétant mais tout aussi cupide). Vous le voyez venir.
À première vue, Dredge, du studio néo-zélandais Black Salt Games, a tout du jeu de pêche cozy. C’est presque mignon : le jour, la mer est calme et les prises ordinaires. Mais le soleil finit par passer derrière l’horizon, et le brouillard ne laisse plus qu’un petit cercle de visibilité autour de la coque. Au-delà, quelque chose bouge. Plus on s’attarde, plus la panique du marin grimpe : des centaines d’yeux s’ouvrent dans la brume, et aux premières lueurs, des corbeaux viennent se servir dans la cale. Dès qu’on lance notre ligne, la caméra s’élève pour dévoiler l’obscurité sous le bateau, et on préfère ne pas trop se demander ce qui nous regarde d’en bas.
Pourtant, on y retourne. Notre vieux rafiot ne va pas bien loin au départ, et chaque amélioration (un moteur plus puissant, des phares qui percent mieux la brume) paraît toujours à quelques poissons de distance. On range nos prises dans une cale en grille façon Tetris, et un jour on y glisse une morue à crocs. Puis une autre à trois têtes. Ces eaux ne sont pas nettes, mais on préfère l’ignorer au début : ces poissons mutants rapportent beaucoup plus qu’un énième maquereau ordinaire.

Ses quatre développeurs n’étant pas fans d’horreur, Dredge mise sur le malaise plutôt que sur le sursaut. Les monstres s’aperçoivent plus qu’ils ne se montrent, et l’écriture en dit juste assez pour qu’on comble les trous avec ce qu’on a de pire en tête. L’intrigue se dépose par bribes dans des descriptions d’objets et des dialogues facultatifs, à la manière des Dark Souls dont l’équipe revendique l’influence (ce qui suffit à me la rendre sympathique), et descend bien plus profond que ne le laissent croire les premières heures.
Parfois, le jeu relâche la pression. Le sound design installe un vrai malaise dès qu’on quitte les routes connues, mais à un quai isolé, on entend chanter des oiseaux, et la bande originale de David Mason réserve de jolis morceaux enchanteurs. Un répit qui rend la nuit suivante encore plus longue. On navigue à mi-chemin entre l’irréel et le terre-à-terre, à croiser des abominations sans jamais perdre de vue nos échéances.
Silent Hill 2 m’a fait découvrir une capacité à pousser des cris très aigus que des sopranos pourraient m’envier. Dredge est nettement plus clément avec les cordes vocales, et si j’ai réussi à le finir, vous y parviendrez aussi. On peut même limiter les sorties nocturnes au strict nécessaire. Reste à savoir combien de temps vous tiendrez sans aller voir, parce que la tentation est grande…
Les confrères de JV ont sorti un super numéro qui colle parfaitement à la thématique d’Halloween : Mort et jeu vidéo. Pour soutenir la presse indépendante, achetez leur magazine juste ici !
C’est tout pour cette semaine ! On se retrouve vendredi prochain pour d’autres recommandations. Si vous avez des questions, des suggestions ou des remarques, vous pouvez nous écrire à contact@largonaute.media ou sur les réseaux sociaux.
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