Petites et grandes apocalypses
Au programme : Robert Pattinson encore plus timbré que d'habitude, un des meilleurs films policiers de tous les temps, un roman de SF qui traverse les âges, un album clivant et un jeu vidéo français splendide !
Bienvenue dans cette première fournée de recommandations ! Cette semaine, c’est la fin du monde.
On commence par celle du journalisme, avec le premier film de fiction du documentariste Lance Oppenheim, Primetime. Robert Pattinson y incarne Chris Hansen, présentateur de To Catch a Predator, émission qui a connu un immense succès aux États-Unis au milieu des années 2000. Le principe ? Piéger des pédophiles et diffuser le résultat sur NBC. Oppenheim utilise cette « petite » histoire pour raconter la grande : c’est passionnant et très réussi.
On continue avec une Los Angeles qui brûle de l’intérieur, dans ce qui est peut-être le meilleur film policier de tous les temps, avant de passer à un album clivant mais grandiose qui tire la sonnette d’alarme. On enchaîne sur une civilisation enfouie sous la glace de l’Antarctique, et on finit à bord d’un vaisseau à la dérive, dans un jeu vidéo à la mélancolie contagieuse.
Bonne lecture !

© A24
CINÉMA
Primetime, de Lance Oppenheim
Il y a un curieux jeu de miroirs dans le titre de l’œuvre de Lance Oppenheim. Avant d’être un film, Primetime était un magazine d’ABC, longtemps baptisé Primetime Live, qui couvrait prises d’otages et actualité internationale. À l’été 2005, il perd son « Live » et glisse de plus en plus vers la caméra cachée. Quelques mois plus tôt, une traque aux pédophiles filmée à l’insu des suspects s’était installée chez le concurrent NBC. C’est ce programme qu’Oppenheim porte à l’écran dans Primetime, film hanté par une question simple : que devient le journalisme, une fois digéré par la machine à audience ?
En 2004, Chris Hansen propose à Dateline NBC une émission bâtarde, mi-reportage mi-piège policier, d’abord appelée Dangerous Web avant de devenir To Catch a Predator : des membres de l’association Perverted-Justice se font passer pour des mineurs en ligne, appâtent des adultes, et Hansen surgit devant une caméra cachée pour les confronter, dossier de conversations en main. En 2006, NBC pousse le programme à 21 h, en face à face direct avec la série Lost d’ABC. Cette pression nourrit chez Hansen une mythologie personnelle de plus en plus envahissante. Le scénario appelle sa cible ultime « la baleine », en toute conscience du folklore que ce mot charrie depuis Moby-Dick : une proie devenue obsession, capable de bouffer celui qui la chasse plutôt que l’inverse. Le personnage se persuade de lutter contre ce qu’il considère être un « mal ancestral ».

En 2025, le documentaire Predators de David Osit arpentait ce terrain avec plus de recul critique. Lance Oppenheim, lui, choisit la fiction et l’outrance. Pattinson est excellent dans ce registre entre onction télévisuelle et vertige narcissique, une parenté avec le Louis Bloom de Night Call. Après les excentricités de The Lighthouse ou du Diable tout le temps, l’acteur britannique confirme qu’il est devenu le meilleur client du grand n’importe quoi hollywoodien, et Primetime pourrait bien être son sommet en la matière.
Formellement, Oppenheim triture l’image jusqu’à brouiller la frontière entre le réel et sa mise en scène : grain appuyé, lumières sales, caméras planquées à chaque recoin. Certains plans finissent par piéger Hansen lui-même, comme si le dispositif inventé pour cueillir les autres se refermait peu à peu sur sa course à l’audience. C’est intéressant mais un poil trop chargé, avec une propension à l’esbroufe qui rappelle les excès de Darren Aronofsky (Requiem for a Dream, Black Swan).
Le vrai centre de gravité du film n’est peut-être pas l’animateur, mais ce jeune comédien venu chanter « Seasons of Love », de la comédie musicale Rent, à une audition sans savoir pour quoi il postule : Dan Plum (Skyler Gisondo). Il ne cherche qu’une carte SAG, le sésame qui ferait de lui un acteur syndiqué à part entière, avec mutuelle et accès aux vrais tournages. Incapable de comprendre ce pour quoi on le paie vraiment, il le découvre en pleine émission, livré en pâture à la violence psychologique du traquenard. Le film n’a pas besoin d’expliciter la suite pour qu’on comprenne où ça mène : le syndicat censé protéger les acteurs américains tamponnera, d’une façon ou d’une autre, la légitimité du show de Chris Hansen, et perpétuera la mécanique qu’il aurait dû questionner.

© MGM/UA Entertainment Co.
FILM · SUR CANAL
To Live and Die in LA, de William Friedkin
Depuis quelques semaines (ou mois ?), un des grands problèmes de ma vie est résolu : To Live and Die in LA – ou Police fédérale Los Angeles si vous préférez ce titre qui sent bon le téléfilm du dimanche soir – est enfin disponible sur des plateformes de streaming. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est le meilleur film de William Friedkin, par peur des représailles, mais c’est assurément mon préféré. Et c’est le cas dès son générique : Los Angeles rouge feu en fond, maquillée pour son propre enterrement, bercée par la bande originale génialement kitsch de Wang Chung, qui a contre toute attente bien vieilli.
Le film s’ouvre sur ce climat parano très reaganien : un attentat déjoué, l’ultrasécurité version guerre froide domestique. Et presque aussitôt, un homme brûle un tableau à mains nues, signe qu’il va tout foutre en l’air : l’époque, l’ordre, la loi. Cet homme, c’est Rick Masters (Willem Dafoe), faussaire et peintre à ses heures perdues. Il appartient à cette lignée de criminels friedkiniens qui trouvent dans la transgression une forme mystique d’accomplissement. Un cousin lointain, version luciférienne, de Richard Chance (William Petersen), flic lancé à sa poursuite. Les deux hommes se répondent par un même goût du feu : d’un côté, Chance est obsédé par la vengeance. De l’autre, Masters brûle ses toiles ratées au petit matin avec une jubilation enfantine, comme s’il fallait détruire pour continuer d’exister.

Et puisqu’on parle de flammes et de faux, passage obligatoire par une petite anecdote. Pour la scène où Masters fabrique ses billets, Friedkin a fait reproduire la technique de contrefaçon avec une précision telle que certains faux créés sur le plateau se sont retrouvés en circulation. Le cinéaste a même avoué dans ses mémoires (The Friedkin Connection, 2013) avoir glissé des billets de 20 dollars dans son portefeuille et les avoir dépensés.
Dans To Live and Die in LA, les principes tombent comme des mouches et la corruption avance en gangrène, contamine tout, passe des truands aux flics eux-mêmes, qui en viennent à s’entre-déchirer. Personne n’est propre, personne ne gagne. Friedkin filme ça avec un nihilisme sec, mettant en scène Los Angeles comme un labyrinthe tentaculaire. Ajoutez-y la photographie de Robby Müller, qui donne à la Cité des Anges une teinte de fin du monde, et vous obtenez un immense chef-d’œuvre.
Il y a cette phrase, dans le film, qui dit que les étoiles sont les yeux de Dieu. Dans To Live and Die in LA, on ne les voit jamais. C’est un parfait résumé de l’œuvre : le portrait d’une Amérique ultralibérale, pourrie jusqu’à l’os, qui ne croit plus en rien.

© RCA Records, Cult Records
MUSIQUE
Reality Awaits, The Strokes
Le septième album des Strokes m’a d’abord complètement perdu. Les singles « Going Shopping » et « Falling out of Love » m’ont décontenancé au point d’en rire. Un rejet total qui m’a fait peur, parce que j’avais très envie d’aimer Reality Awaits.
Et puis, finalement, au moment de la sortie de l’album, coup de foudre. L’originalité des singles gagne en cohérence au milieu des autres titres. Certes, plusieurs aspects peuvent rebuter, notamment l’autotune assumé de la voix de Casablancas (qui se fait moins remarquer au fil des écoutes : il rejoint la mélodie en occupant la même place que les instruments). Les Strokes s’amusent à sortir de leur propre moule sans jamais devenir méconnaissables. On a constamment le sentiment qu’une chanson peut basculer ailleurs sans prévenir : Reality Awaits a le doux goût de l’incertitude. En 42 minutes, le groupe oscille entre terreur apocalyptique (« Psycho Shit »), humour (« Lonely in the Future ») et spleen (« Liar’s Remorse »).
L’ouverture de l’album, « Psycho Shit », annonce la couleur : une tension qui ne demande qu’à exploser, des nappesEn musique, son tenu longtemps qui s’étale en fond, derrière la mélodie et le rythme. Souvent jouée au synthétiseur, parfois par des cordes ou des voix, elle ne porte pas d’air précis : elle sert à installer une atmosphère, comme une toile de fond sonore. Les anglophones parlent de pad. fantomatiques, un remue-ménage suspendu qui cède complètement dans la deuxième partie du morceau. C’est chaotique, théâtral, et ça pose d’emblée l’imprévisibilité du reste. Reality Awaits est un disque alarmiste, à la fois doigt d’honneur aux dirigeants qui « tuent leurs proies depuis leur nid » et aux algorithmes qui « nous dictent ce qu’on doit faire aujourd’hui ».
Un pessimisme pas franchement nouveau pour la bande de Casablancas, mais il prend ici des allures de finalité, de dernière étape avant un renouveau déjà entamé avec ce disque. Et au milieu de tout ça surgit la langueur de « Falling out of Love », qui fait maintenant partie de mes morceaux préférés de l’album. Six minutes de guitares qui flottent, une voix noyée sous l’autotune au point de sonner numérique, comme si Casablancas se dissolvait à mesure que la chanson avance. On peut y entendre un artifice qui étouffe l’émotion ; j’y entends plutôt un type qui n’arrive plus à sentir les choses normalement et qui se dévoile avec les seuls outils qu’il a sous la main.
Reality Awaits est un disque étrange et peut-être peu aimable, mais ce grand écart entre l’ouverture fébrile et cette tristesse électronique qui arrive plus tard, sans jamais se stabiliser, le rend encore plus fascinant. Le groupe ne se prend plus au sérieux mais prend son art très au sérieux, et c’est probablement la seule option valable après plus de vingt-cinq ans de carrière.

LIVRE
La nuit des temps, de René Barjavel
L’un des inconvénients de multiplier les passe-temps, c’est qu’on finit par manquer… de temps. Il fallait donc un grand roman pour – enfin – réussir à me redonner le goût de la lecture. J’ai choisi de me concentrer sur la science-fiction, et j’ai commencé par La Horde du Contrevent (adoré), avant d’embrayer sur La nuit des temps (beaucoup aimé aussi, vous l’aurez compris).
L’histoire vertigineuse suffit à attirer. Une expédition scientifique déterre en Antarctique, sous 900 000 ans de glace, une sphère dorée avec à l’intérieur deux corps endormis : une femme (Eléa) et un homme (Coban). Pourquoi sont-ils là ? Peut-on – et faut-il – les réveiller ? On apprend au fil du livre l’histoire d’une civilisation disparue, celle d’Eléa et d’un autre homme, Païkan, deux amants liés pour l’éternité vivant dans un monde qui semble foncer droit vers la destruction.
La fascination commence par la construction. Certains passages sont racontés par Simon, le médecin de l’expédition, qui alterne deux types d’écriture. D’une part, les déclarations d’amour (à la limite de l’obsession), comme cet extrait parmi tant d’autres : « Je voulais que le monde entier sût combien tu étais, merveilleusement, incroyablement, inimaginablement belle. Te montrer à l’univers, le temps d’un éclair, puis m’enfermer avec toi, seul, et te regarder pendant l’éternité. » D’autre part, des tournures qui annoncent qu’une horreur arrive. On le sait, on nous le répète, et la fin du livre provoque malgré tout un électrochoc. Barjavel anticipe son propre drame sans jamais en tuer l’effet.
Malheureusement, La nuit des temps a (beaucoup) vieilli. Le traitement des personnages non occidentaux est… discutable, et celui de sa figure centrale l’est tout autant. Eléa n’existe quasiment qu’à travers sa beauté, décrite sur des pages entières, pendant que les hommes autour d’elle se la disputent avec une lourdeur assez pénible. C’est le reproche qui revient le plus souvent quand on épluche les critiques, et il paraît légitime.
Pourtant, l’histoire d’Eléa et Païkan continue de me trotter dans la tête des semaines après avoir refermé La nuit des temps. Un amour qui a traversé 900 000 ans et qui, une fois raconté, avale tout le reste. Les blocs, la guerre, l’apocalypse, tout ce grand cirque géopolitique paraît dérisoire à côté de deux amoureux. Barjavel a une manière désenchantée de décrire tout ça, comme s’il pensait que cet amour naïf n’avait sa place que dans un monde révolu, jamais vraiment dans le nôtre. Sublime (et très triste).

© Douze Dixièmes / Focus Entertainment
JEU VIDÉO
Mio: Memories in Orbit, de Douze Dixièmes
L’Arche dérive. Ce vaisseau colossal, autrefois habité par des humains, n’est plus qu’un dédale de métal envahi par la végétation et des machines devenues folles. Dans ce tombeau flottant, Mio, petit robot aux membres organiques, s’éveille. Plus de cinq ans après le très joli Shady Part of Me, le studio parisien Douze Dixièmes est de retour avec Mio: Memories in Orbit, metroidvaniaGenre de jeu vidéo dont le nom fusionne deux séries fondatrices, Metroid et Castlevania. On y explore un grand monde en 2D d’un seul tenant, découpé en zones reliées entre elles. Certains passages restent bloqués au début : il faut débloquer de nouvelles capacités (double saut, grappin…) pour y accéder, ce qui pousse à revenir sur ses pas et à redécouvrir des lieux déjà traversés. dont le rendu aquarelle tient du miracle. C’est uniquement pour sa poésie visuelle que j’ai donné une chance au jeu. Fatigué de tourner en rond dans un genre que je connais sur le bout des doigts (et qui ne me surprend presque plus jamais, surtout après le monumental Hollow Knight: Silksong), j’ai failli passer à côté d’une des meilleures productions de l’année.
Les couleurs pastel donnent envie d’explorer ce vaisseau dans ses moindres recoins, et le tout est magnifié par une mise en scène qui pense sa caméra. Elle recule, elle avance, elle vous laisse le temps d’encaisser un panorama avant de vous relancer au cœur de l’action. Ces mouvements sont inhabituels dans le genre, mais particulièrement bienvenus.
Cette mise en scène et ces couleurs à tomber ne doivent surtout pas vous faire croire que le jeu est aussi doux que ses dessins : j’ai souffert comme rarement. Mio est implacable et m’a – pardonnez-moi l’expression – cassé la gueule à plusieurs reprises. D’abord sur ses boss : variés, exigeants, parfois même cruels, mais toujours parfaitement lisibles. Chaque combat ressemble plus à une danse qu’à un affrontement.

L’exigence se trouve aussi dans ses séquences de plateformes, qui font partie des plus dures que j’aie jamais traversées (certaines tutoient même la difficulté du Path of Pain de Hollow Knight). Là encore, tout est millimétré. Chaque mort est de votre faute, chaque échec vous rapproche un peu plus d’une victoire. Mio a tout d’un soulsvaniaMetroidvania qui emprunte les codes des jeux de FromSoftware, les Souls (Demon’s Souls, Dark Souls, Elden Ring, etc.) : combats exigeants où chaque erreur se paie cher, points de sauvegarde rares et monnaie perdue à la mort, qu’il faut retourner récupérer. Hollow Knight ou Blasphemous en sont des exemples connus., cette nouvelle génération de metroidvanias qui puise son inspiration dans les jeux de FromSoftware. Le jeu a une manière de vous humilier proprement avant de vous laisser gagner par la répétition et l’obstination plutôt que par la force brute. Heureusement, les créateurs ont pensé à tout le monde : les options d’accessibilité sont nombreuses et la difficulté peut être adoucie. Ceux qui préfèreraient une simple promenade dans ce monde mélancolique peuvent ralentir la cadence.
À ce joli cocktail s’ajoute une bande originale extraordinaire signée Nicolas Gueguen. Soixante-quinze morceaux d’une grande cohérence, et un album qui avoisine les quatre heures d’écoute. Je vous recommande de lire cette interview du compositeur sur NOWPLAYING, et d’écouter cette BO même sans toucher au jeu : vos oreilles me remercieront. Mention spéciale pour le morceau « Sol & Vin », qui accompagne un combat de boss mémorable.
Et puis il y a cette nouvelle, tombée en juin dernier, qui plombe un peu l’éloge que je viens de faire : Douze Dixièmes a fermé ses portes. Depuis 2021, le studio appartenait à l’éditeur Focus Entertainment. Sorti en janvier, Mio a reçu des critiques dithyrambiques, mais ne s’est visiblement pas assez vendu. L’éditeur a revendu toutes ses parts aux fondateurs de Douze Dixièmes, qui ont repris le contrôle de leur studio pour le fermer eux-mêmes, selon leurs conditions plutôt que sous la contrainte. Une dizaine de personnes ont perdu leur emploi. J’espère sincèrement qu’elles retrouveront le chemin de nos manettes : Memories in Orbit est un jeu rare.
Pour les plus courageux qui ont lu ce mail jusqu’en bas, petite recommandation supplémentaire : le super site CinéLibre, qui recense les films disponibles gratuitement en France, sans aucun abonnement. Je l’utilise très régulièrement !
C’est tout pour cette semaine ! On se retrouve vendredi prochain pour d’autres recommandations. Si vous avez des questions, des suggestions ou des remarques, vous pouvez m’écrire à contact@largonaute.media ou sur les réseaux sociaux.
Je vous invite à partager ce mail avec vos amis et à les inviter à s’inscrire à la newsletter, c’est le meilleur moyen de m’aider dans cette aventure qui n’est que le début d’un projet bien plus ambitieux !
Merci de m’avoir lu et bon week-end !
Adrien Roche
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